Contre le pragmatisme

Les idéologies meurtrières du XXème siècle n’existent plus : communisme et fascisme ont disparu noyées dans leur folie meurtrière, le socialisme s’est édulcoré en social- voir libéral-démocratie si fades qu’ils ne semblent plus se différencier du capitalisme. Ce dernier lui-même a tant connu de soubresauts, de crise, d’interprétations opposées qu’il paraît plus comme le dernier des systèmes possibles, le pire à l’exception de tous les autres.
Dans le monde de l’entreprise, le libéralisme des Lumières s’est mué en un missel de procédures au service de chefs (petits et grands) qui le brandissent comme le petit livre rouge du « management ».

Seul reste le pragmatisme, alpha et oméga de tous les politiques, les décideurs, les responsables qui n’ont, faute de mieux, plus que ce mot à la bouche… MAIS, ne cherchons pas ici la doctrine dont Charles S. Peirce puis William James posèrent les fondements… non, ce pragmatisme « courant » n’est que la « simple capacité à s’adapter aux contraintes de la réalité » ; mieux encore il serait « idée selon laquelle l’intelligence a pour fin la capacité d’agir, et non la connaissance1 ». Tout est dit et malheur à celui qui s’y oppose, il se retrouve taxer d’angélisme, d’irresponsabilité.

Capacité à s’adapter à la réalité.

Faites avec, vous n’avez plus le choix : la réalité s’impose à vous (c’est ce que j’appellerais une tautologie) et gare à celui qu’y oppose. Si le monde s’était construit sur cette lapalissade, nous serions encore vêtus de peaux de bêtes au fond d’une grotte et encore a-t-il fallu à nos lointains ancêtres beaucoup de créativité pour arriver à cette première étape technologique de domination de l’environnement. Car c’est cela qui nous différencie des animaux, non la faculté à nous adapter mais celle de façonner ce qui nous entoure, de le modifier pour qu’il soit plus accueillant et favorable à notre espèce.

Ce pragmatisme là nie donc notre possibilité à imaginer notre réel, à le créer, non comme il est mais comme il devrait ou pourrait être. Il nous oblige à nous maintenir dans un état présent, le réel d’aujourd’hui qui est pourtant si imparfait, si agressif, si préoccupant. Il nous y maintient bien mieux, bien plus que les idéologies qu’il a supplantées, que les totalitarismes qu’il prétend dépasser.

Ce pragmatisme moderne dépourvu de sa base philosophique, nous plonge au cœur de la « servitude volontaire » décrite en 1549 par La Boétie tout juste âgé de 19 ans : « tant d’hommes, (…) tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ». Notre tyran moderne, c’est ce pragmatisme médiocre dont l’ambition se résume à « s’adapter à toute situation ».

L’intelligence a pour fin la capacité d’agir, et non la connaissance.

Agir pour agir, se démener toujours plus, s’épuiser pour démontrer ce que l’on est, pour être reconnu : peu importe l’action sans réflexion, sans base théorique, sans contenu ; fi de la stratégie, de la pensée, de la réflexion ; balayé l’inutile.
Avec ces « principes », les politiques se muent en bateleurs médiatiques, courant après chaque bribe de lumière pour exister, ne plus réfléchir au moyen et long terme, se contenter d’une perspective à peine plus longue que la prochaine échéance électorale. Le citoyen comme le responsable se gavent d’informations, zappent d’une image à l’autre à la recherche de son « quart d’heure de célébrité2».

L’utopie et la réalité, chemins de réussite.

Chaque jour, à la rencontre de vignerons, de chefs d’entreprise, de salariés, je me rends compte à quel point et de façon paradoxale, ce nouveau veau d’or du pragmatisme nous éloigne du réel. Nous ne savons plus parce que nous ne prenons plus le temps inutile de la compréhension de la réalité, d’une analyse du contexte et des choix que nous faisons : pourtant, nos projets se fondent sur notre capacité à anticiper, à imaginer l’avenir. Cette stratégie s’oppose au pragmatisme comme nouveau déterminisme qui nous réduit à nous soumettre au destin.

« L’initiative économique est une expression de l’intelligence humaine et de l’exigence de répondre aux besoins de l’homme d’une façon créative et en collaboration.3 » Elle se nourrit d’intelligence,  de culture, de différences ; dans le monde viticole, des notions de terroir, d’origine, d’identité, d’histoire tout autant que de technique, de méthodes ou d’outils.

Retrouver le sens de l’utopie (voir ci-dessous l’article de la BNF) revient à décloisonner notre quotidien, à retrouver le sens, le chemin du possible par une réflexion sur ce qui est aujourd’hui impossible. Nous avons tendance à penser « petit » parce que nous sommes ou nous nous voyons « petits » ; par manque d’ambition voir même de conscience de notre réalité, nous ne cherchons pas à accomplir des objectifs en rapport avec nos besoins et nos souhaits.
Pour revenir à l’entreprise, John Adair, universitaire britannique spécialiste du leadership a amené le « thinking outside the box (qui) signifie (…) penser différemment, de façon non conventionnelle ou selon une perspective nouvelle. Cette proposition (…) implique que des méthodes de résolution de problème non conventionnelles pourraient se substituer à des méthodes conventionnelles (…).

Vingt siècles de tradition nous ont conduits à nous enfermer dans un cercle magique, à l’intérieur duquel nous cherchons une solution qui ne peut exister. Nous reproduisons le schéma de nos enseignements. Nous nous imposons des contraintes qui nous empêchent d’aboutir. Dans cette configuration, on ne peut pas résoudre le problème. La propension naturelle du plus grand nombre est de rester dans le cadre, dans le cercle conventionnel. L’interdit, la prise de risque, la désobéissance sont vécus comme des peurs qui génèrent des blocages. La prise de recul, la distance par rapport à l’événement, la hauteur de vue, sont des facteurs importants dans l’exercice de la fonction de management. »4

Renoncer au pragmatisme pour s’en remettre à notre intelligence, représente un défi car il s’agit bien de renoncer à un conformisme certes imparfait et stressant mais connu, pour se jeter dans une nouveauté aux résultats surement bien supérieurs mais incertains.
À nous de nous confronter à nos échecs comme à nos succès.
À nous de choisir entre Jean-François Revel5 « l’utopie n’est astreinte à aucune obligation de résultats. Sa seule fonction est de permettre à ses adeptes de condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas » et Victor Hugo « Les utopies d’aujourd’hui sont les réalités de demain6».

 

Citations & sources :

1/dictionnaires  Larousse et linternaute.com

2/Andy Warhol

3/doctrine sociale de l’église

4/Wikipédia

5/philosophe, écrivain et journaliste (1924-2006)

6/repris par Golda Meir, cofondatrice de l’état d’Israël, 1er ministre (1969 à 1974)

utopie

utopie2

 

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